Crédit photo Héloïse Faure

Entretien avec Jérôme Salle, faiseur de films « bio »…

Le réalisateur de L’Odyssée raconte sa prise de conscience écologiste, en miroir de celle de son personnage Jacques-Yves Cousteau, passé de conquérant des océans à défenseur de la préservation de la planète. Un argument marketing ?

Nous avons eu la chance de discuter avec Jérôme Salle à l’occasion de la première projection de son film en Allemagne sous le titre Jacques, Entdecker der Ozeane, en Ouverture de la Semaine du Film français de Berlin. Son biopic de Jacques-Yves Cousteau répond, nous dit-il, à trois motivations : partir à l’aventure, celle dont rêvent les enfants ; raconter l’histoire de l’homme au bonnet rouge devenu mythe ; filmer la nature, celle qu’il faut protéger.

Nous l’attendons dans un espace consacré aux interviews que le cinéaste donnera toute l’après-midi aux journalistes. De bonne humeur,  il plaisante sur notre jeunesse, avec une pointe d’envie et d’angoisse assumées : l’homme de 49 ans semble craindre que son pouvoir de séduction ne s’amenuise avec les années. Le soir, lors de la cérémonie d’ouverture, il formera un duo amusant avec Lambert Wilson, tous deux jouant de leur accent français et leurs cheveux poivre et sel pour séduire leur auditoire. Il répond avec aisance et sympathie. Son discours est bien huilé, il est confiant. Modeste, aussi.

Un tournage plein de défis, à la conquête d’un visuel spectaculaire…euh, « bio »

            A notre première question, concernant les visuels assez grandioses du film, en particulier les plans sous-marins et les paysages, Jérôme Salle répond : « L’idée était de filmer la nature, de ne pas travailler avec des VFX (des effets spéciaux ajoutés en post production) ou des choses comme ça, mais de faire plutôt un film…bio. » Il ajoute avec fierté « Filmer sous l’eau était un vrai défi. Cela avait été très peu fait dans l’histoire du cinéma. » Attiré par la difficulté, le challenge, il précise également que son film est la première fiction à avoir été tournée en partie en Antarctique. Le cinéaste aurait-il, comme son personnage, l’ambition d’être un pionnier ? Une équipe réduite (14 personnes) est partie une dizaine de jours sur le continent blanc, en bateau. Il raconte que cette partie du tournage ayant été gardée pour la fin, une excitation et une impatience ont pu grandir chez les participants, à l’image de l’équipage de la Calypso dans la fiction.

Jérôme Salle insiste sur la dimension symbolique de la fascination qu’exercent chez lui ces étendues de glace : « A l’heure où les frontières sont de plus en plus importantes, il est incroyable que ce continent n’appartienne à aucune nation. » Mais pour combien de temps ? Le carton final du film nous rappelle en effet que le moratoire international interdisant aux Etats de coloniser l’Antarctique, que Cousteau a contribué à faire adopter, n’est valable que jusqu’en 2048… Militant No Border, ce Jérome Salle ? Pas sûr. Il admet que sa sensibilisation à l’écologie est venue tard. « Ce qui m’intéressait à l’origine était l’aspect « film d’aventure », la magie, filmer dans de splendides décors réels. ». Ce rêve d’aventures et de voyage, concrétisé par de très gros contrats de production, lui a permis de partir en expédition en Afrique du Sud, en Croatie et en Argentine pour ce film. Cela en fait du kérosène dépensé, pour un film « bio »… C’est ce que pointera avec ironie une spectatrice, lors de l’avant-première : « C’est un film qui se veut écologiste. Avez-vous été écolo pour sa réalisation ? ». Gêné, Jérôme Salle répond par l’humour « Oui, oui, nous avons voyagé à la nage pour réduire notre empreinte carbone ! », puis en avouant « Je pourrais vous faire une réponse politiquement correcte, mais en vérité, faire un film de ce type coûte beaucoup d’argent, et a forcément un impact environnemental. Mais je pense que ses effets seront positifs et que ça compense. Et bien sûr, nous n’avons laissé aucun déchet sur l’Antarctique. ».

Difficile de croire que L’Odyssée permettra un sursaut écologiste. Ou peut-être, à la rigueur, un minuscule clignotement en direction d’une « (r)évolution des consciences », à la manière de l’association Colibris, pour qui la lutte collective n’est pas efficace, parce qu’il faut d’abord transformer –pacifiquement et si possible, silencieusement –  sa façon de penser. On peut se demander d’ailleurs si le succès du film Demain, de Mélanie Laurent et Cyril Dion, n’a pas encouragé Jérôme Salle et ses producteurs à ajouter du vert dans leur produit. Produit et non pas œuvre, puisque le réalisateur reconnaît lui-même faire « des films commerciaux », et être ravi d’avoir été invité à Berlin puisque l’Allemagne est « le premier marché du cinéma français à l’export ». Toutefois, Jérôme Salle n’oppose pas « film commercial » et « film engagé », il considère même que les deux vont ensemble : « Le cinéma est toujours politique, d’autant plus quand il touche un public large », déclare-t-il. A débattre.

Cousteau : un mythe, un personnage fascinant, un « héros pour l’enfant que j’étais »

          Si Jérôme Salle « green-washe » son film, il a l’honnêteté de reconnaître qu’il n’a rien d’un manifeste pour la protection de l’environnement. Ce qui l’anima dans ce projet, c’est de raconter l’histoire d’une figure mythique de la scène médiatique française, et américaine.

« Cousteau, c’est un personnage fascinant. Quand j’avais douze-treize ans, je regardais Cousteau à la télé, comme tous les gens de ma génération, et ça m’a fait rêver. »

Derrière le mythe, l’envie de gratter le vernis et de découvrir qui étaient cet homme et sa famille. Jérôme Salle s’est alors entouré de la famille Cousteau (en particulier le fils Jean-Michel, la femme de l’autre fils disparu, Jan) pour en savoir un peu plus sur cette légende. « C’était un symbole de la lutte environnementale pour tout le monde, mais en fait à l’origine c’était juste un type qui n’en avait rien à foutre, qui était dans une logique de conquête. » En effet, le film dresse le portrait assez acide d’un homme vénal, égoïste, beau parleur, mais qui fascine pourtant femmes et enfants.

La difficulté du biopic, « une lampe torche braquée sur une maquette »

 Comment raconter une histoire vraie sans trahir, sans froisser personne ?

« C’est tellement difficile un biopic. Quand j’écrivais le scénario je me disais « Ça sera mon premier et dernier ! ». C’est d’autant plus dur qu’une partie de la famille est toujours vivante, et ce sont des gens de chair et d’os ! Donc c’est délicat. Je n’ai pas triché sur les faits, mais bon, après je suis obligé de broder autour pour divertir, sinon on s’ennuierait terriblement. C’est comme si l’histoire était une sorte de grande maquette. La vie de la personne est faite de vallons, de collines, de villes… Et moi pour raconter son histoire je prends une lampe torche, et j’éclaire par endroits, sans m’attarder sur toutes les parties de la maquette. Donc on s’arrange surtout avec le timing. Et puis, c’est aussi avant tout mon point de vue, il n’y a pas de vérité. »

Jan Cousteau, sur la scène du Kino International, rassure tout le monde : « Jérôme a bien fait son travail ». Tout le monde n’a pas, visiblement, été de cet avis. Pour en savoir plus, lisez les critiques des autres blogueurs du festival !

Ariane Papillon

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