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Marie Curie, une femme filme une femme

Première femme à avoir obtenu un prix Nobel, et premier être humain à en avoir obtenu deux, voilà ce que l’on sait grosso modo de Marie Curie. Marie Noëlle nous livre un biopic de cette femme d’exception qui dû se battre contre le sexisme, la xénophobie et l’antisémitisme. Un film féministe ?

Marie Curie a la réputation d’une femme froide, rigide. La réalisatrice cherche à briser cette image pour dégager sa chaleur et sa sensualité. En effet, la narration est resserrée autour des relations de Marie avec son entourage. Avec son mari Pierre, d’abord, elle forme un couple de collègues chercheurs, d’amis, d’amants, de parents. Avec ses filles, elle est une mère, une complice, une professeure. Avec Paul Langevin, elle est une collègue, une amie, une confidente, puis une amoureuse. Ce portrait de femme complète passe par une esthétique de l’intime et de la proximité, à travers le regard d’une réalisatrice qui se sent très proche de son personnage. Ancienne chercheuse, Marie Noëlle connaît bien ce milieu, et les obstacles rencontrés par une femme pour s’y faire une place, encore aujourd’hui.

Des obstacles qu’elle connaît aussi dans le milieu du cinéma, notamment depuis qu’elle fait des films sans son mari Peter Sehr. Aussi, son film traite avant tout de la difficulté d’être une femme scientifique, mère et amante. Cette imbrication de sphères, privées et publiques, sont savamment mises en scène en puisant dans les multiples représentations des femmes dans l’Histoire de l’art européenne. Après le générique, le film commence avec des plans de Marie plongée dans une expérience, un tube à essai à la main. Soudain elle se plie en deux, prise de douleurs, et le champ révèle son ventre arrondi par la grossesse. Chimiste et mère, deux morceaux de son identité qui ne peuvent être séparés.

Le personnage, interprété magnifiquement par la polonaise Carolina Gruszka, est donc mis en scène et filmé au prisme de multiples constructions scénographiques et plastiques, tantôt à la manière d’un patchwork, tantôt d’un mélange alchimique du genre expérimental. Les références picturales sont multiples et permettent de retracer en la complexifiant l’histoire des représentations des figures féminines. On retrouve les femmes de dos, visage et regard hors champ, dans des intérieurs sobres et pastels de Vilhelm Hammershøi. La silhouette noire de Marie Curie s’invite au milieu des chapeaux melons de Magritte. La chimiste et sa fille au travail rappellent les artisanes de Vermeer. Au jardin ou dans son bain, Marie a l’air tout droit sortie d’un tableau de Bonnard. Il est étonnant toutefois que Marie Noëlle, qui se dit très investie dans la cause féministe, reproduise par endroits sans avoir l’air de le dénoncer, ce regard très masculin (ou male gaze) sur le corps de la femme, qui dans sa nudité, est observée et admirée comme une muse énigmatique. En particulier ce travelling étonnant sur le corps de Marie, allongée nue sur le dos, qui part de ses pieds et remonte à ses cheveux, dont l’intérêt narratif est obscur. Selon la réalisatrice, il s’agissait de construire « une image du don de soi », c’est-à-dire qu’en tombant amoureuse de Paul Langevin, elle ferait un don d’elle-même. Selon Marie Noëlle, cette image métaphorise la nudité en tant qu’ouverture totale à l’autre, sans être érotique. Peut-on faire un tel plan qui ne soit pas érotique, qui montre le don d’un personnage à un autre sans offrir une actrice à un spectateur ? La cinéaste en fait le pari.

Vilhelm Hammershøi Interior (1901) Oil on canvas, 63 x 52,5 cm Ordrupgaard, Copenhagen Photo: Pernille Klemp

L’omniprésence du machisme et la quasi-impossibilité pour une femme, aussi libre et combative que put l’être Marie Curie, de s’en défaire, est suffocante. Aucun personnage masculin n’est épargné. Paul, le chercheur aimé, encourageant son amie à enseigner, à exiger un laboratoire, à s’affirmer, s’avère être plein de mépris envers sa femme. Il lui jette au visage « je ne te parle pas de mon travail car tu ne pourrais pas comprendre », négligeant complètement son travail à elle, dont il se sent totalement déresponsabilisé, à savoir l’éducation des enfants, les travaux ménagers, la comptabilité, la cuisine. Prisonnier lui aussi des carcans sexistes, il lance à Marie Curie ce même « tu ne peux pas comprendre », au sujet du duel viriliste auquel il s’apprête à se livrer, chargeant son pistolet. On note aussi la permanence des discours machistes de la part des membres de l’Académie Française des sciences et du milieu universitaire, que Marie Noëlle a volontairement rendu universels dans les dialogues, c’est-à-dire, ultra-contemporains.

Ariane Papillon

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